mardi 28 juin 2011

§ 26 : Critique d'un livre n'ayant jamais été écrit n°1

Les générations d'hellénistes les plus remarquables qui se succédèrent pour sonder et traduire l'Illiade d'Homère, furent frappés par cette évidence : sur les dix ans de la guerre de Troie, l'Aède ne s'est préoccupé que de la colère d'Achille, ce qui ne représente qu'un peu plus de 15 jours. Outre le béguin évident du poète pour le blond achéen – l'amoureux conteur semble ne vouloir narrer que les moments mettant en valeur son favori- , cette ellipse narrative traduit une volonté marquée de ne relater que les moments décisifs de cette guerre qui contrairement à ce qu'une lecteur phonétique pourrait laisser supposer aux lecteurs peu au fait des choses de la guerre – tout le monde n'a pas la chance d'avoir pu lire Sun Tzu et Jacques Attali -, opposa deux camps. Or si cette médiocrité, cette facilité que prend Homère en se contenant de raconter les éléments intéressants d'une histoire, a pu passer inaperçu durant deux millénaires d'un obscurantisme crasse fondé sur la recherche de la perfection artistique au travers d'un labeur violent, et entrainer une fascination aussi banale qu'imméritée pour le conteur grec, la littérature contemporaine ne peut se laisser abuser et bafouer dans son honneur viril par l'évidente débilité de ce conte pour enfant.

Car aujourd'hui, la littérature est à son apogée et dorénavant le bataillon de myrmidons, la pléiade que constituent nos auteurs modernes – tel Marc L. dont la fresque d'aventure composée de deux œuvres dont les litres se répondent dans une mystérieuse dialectique que seul les initiés les plus subtils peuvent entendre ( Le Premier Jour ; La Première Nuit ), balaye les Trois Mousquetaires de Dumas, et l'Anabase de Xénophon dans un même geste méprisant et outré et dont la production dépassant le livre par an, ne peut que révéler une imagination débordante et inespérée faisant de lui le chef de file des génies contemporains – a permis aux lettres de rentrer dans l'âge mur. Aujourd'hui, la littérature ne se contente plus de raconter avec ce style et ce labeur chers à Céline – style et labeurs qui doivent dorénavant être rangé aux rangs des apparats des auteurs rétrogrades et non-productifs, par conséquent, dépassés – des aventures et des histoires palpitantes, enivrantes, captivantes pour le bonheur élitiste d'une caste d'individus méprisant et hautains sachant lire et écrire. Elle a dépassé ce stade anal de l'écriture et développe maintenant un genre narratif où l'auteur presqu'aussi illettré que son lecteur, raconte des histoires répétitives, banales, lassantes, insipides et stériles et pour que le lecteur puisse bien saisir à la fois, les besoins modestes de ces plumes « populaires » et le caractère systématique et non-imaginatif de leurs écrits, font en sorte par un habile jeu de copier/coller, de produire au moins un livre par rentrée littéraire.

Bref, l'auteur revient aux sources de son art en dépassant dans une logique hégélienne, ce même art, et ne produit plus rien qui n'est déjà été produit et essaye de ne faire que répéter des échecs romanesques construits sur un canevas communs évident et idiot afin de se rapprocher des gens dont il s'est fait le porte-parole et le porte-monnaie en ne leur offrant que des moments de lecture qu'ils connaissent déjà.

Face à cette évolution heureuse, inéluctable et nécessaire de la littérature, il est évident que le texte facile de l'Aède doit être re-forgé. Et c'est l'auteur bien connu et génial dans sa cohérence avec le style dominant de l'époque, Guillaume M., qui s'est offert pour ce dur labeur. Il a entrepris de relater dans une série de livres successifs composant une fresque majestueuse dont le titre original ne peut que surprendre le lecteur le plus intelligent – La guerre de Troie aura lieu et sera publiée - l'intégralité de la guerre mythique. Ces tomes relateront par morceau de quinze jours les différents faits non-significatifs et désespérant de médiocrité narrative d'une guerre – attaque, défense, bataille, mort, repos, attaque, défense, bataille, repos, etc. - en insistant sur l'aspect psychologique et sentimentale des personnages les plus importants. Ainsi, il ne saura pas fait mention des esclaves des héros grecs puisque cela serait renvoyé aux moments historiques encore brulant et douloureux de la traite à l'époque héroïque, ni de la sexualité de ces mêmes héros afin de ne pas choquer le jeune lecteur et l'auteur a pris soin de se concentrer sur des personnages du communs – cuisiniers, laveurs de vitre, maçons, etc. - afin de permettre aux lecteurs populaires de s'identifier à ces héros tout en leur faisant vivre des aventures extraordinaires – nous ne révéleront pas la façon merveilleuse dont le maçon Thomas Dupont ( les noms ont été francisés dans un souci d'identification ) a retrouvé sa chère et tendre Collette qu'il croyait morte mais qui en fait, ne l'était pas conformément à ce qu'il avait toujours cru – pour offrir aux lecteurs des instants magiques. Ces récits permettent ainsi la production somme géniale composée de 260 livres qui grâce à l'emploi judicieux d'un traitement de texte – une baille est une bataille : il suffit d'un texte à trou et de le compléter avec un logiciel adapté – seront publiés en l'espace de deux ans.

Nous ne pouvons qu'encourager le lecteur moderne assoiffé de découvrir ces histoires ineptes et inutiles à aller acheter le premier tome dont le titre traduit encore une fois le génie de nos auteurs – La guerre de Troie aura lieu et sera publiée. Tome 1 : les Quinze Premiers Jours de la Guerre de Troie qui aura lieu et sera publiée – relatant les quinze premiers jours de cette guerre qui dura dix ans. Nous ne pouvons que nous féliciter que le facilité grecque soit remplacée par l'efficacité inutile contemporaine.

vendredi 17 septembre 2010

Eloge paradoxal de la responsabilité

Je ne vois autour de moi que des libertés déjà asservies et qui tentent de s’arracher à la servitude natale. ( Lettre en réponse à Camus, Sartre )


L’homme est bien souvent condamné à la tristesse: il subit des événements qui l’accable et les nomme “fatalité”. Sans doute, l’être humain ne peut-il pas grand chose face à cette odieuse réalité : que peut celui dont le frère emporté par le hasard et le noir trépas, n’est plus qu’une masse amère et putréfiée ? Que peut celui dont la femme rongée par le triste crabe a du, sans son mari, faire une ultime et funeste lune de miel ? Ce sombre tango est le lot de tous les hommes : l’autre s’éteint pendant que nous lui survivons. Qui pouvons nous ?

Malgré ce constat, l’homme est envahit par la tristesse quand il entend résonner, pour un autre que lui, le pas du lourd Pluton et qu’il voit rejoindre l’immense contingent des morts, ses amis et ses proches. Pourquoi s’accable-t’il celui qui ne peut rien ? Pourquoi s’effondre-t’il celui qui ne pouvait dévier le trait de l’aride archer ? Mais que regrette-t’il cet homme qui n’a aucune prise sur le monde ? L’homme regrette sa liberté qui le rend responsable de ses maux.


La tragédie humaine vient de la conscience de la contingence des événements - est-ce une illusion ? Cela est un autre débat qu’il est inutile ici de développer; elle vient cette connaissance qu’à l’homme de l’immuable savoir humai : je suis libre, je suis responsable. Ces deux savoirs - la Liberté et la Responsabilité - sont les deux faces de Janus : l’un ne va pas sans l’autre. Terribles, ils marchent côte-à-côte ravageant l’espoir humain. Pour échapper au terrible fardeau de la responsabilité, il faudrait accepter la servitude.

Sachant que le fil des événements est soumis à sa volonté et non, à celle des Parques, l’Homme prend conscience qu’il porte le poids du monde. Certes, chacun sait qu’il est responsable de ses actes mais le malheur lui révèle aussi sa responsabilité vis-à-vis du monde. Tel Frantz dans Les Séquestrés d’Altona de Sartre, les sombres chemins du temps nous pousse à prendre le siècle sur nos épaules et à l’assumer.

Le chagrin d’Achille n’aurait pas été aussi grand si la mort de Patrocle était le fruit d’un décret olympien. La tristesse du Péleide vient du fait qu’il est choisi de partir pour Ilion, de voir mourir ses amis et lui-même pour la gloire alors même qu’il aurait pu opter pour le confort et l’oubli sauvegardant du même coup, la vie de son illustre écuyer. Certes, il n’a pas tué Patrocle, mais l’homme aux pieds ailés l’a offert au taciturne Thanatos. Notre situation est la même : les portes du trépas s’ouvrent à nos proches, le monde s’effrite sous nos yeux et nous savons que cela est notre faute car nous pourrions faire tout cesser en rejetant le monde, en le fuyant : il nous reste toujours le choix de cesser de vivre mais nous ne le prenons pas car bon gré mal gré, le monde et ses malheurs nous plaisent. Certes nous ne tuons pas de notre prochain mais nous le regardons tomber, nous admirons l’obscurité recouvre d’innombrables yeux inconnus sans sourciller car nous aimons être libre. Nous acceptons les affres de la responsabilité car nous voulons les jouissances de la liberté.


Pourtant, les hommes ont souvent été incapables de supporter leurs responsabilités et ils ont choisi la servitude : il se plit à un maître - est-ce Dieu ? la Raison ? ou encore, la Réalité ? Cela n’a pas d’importance. Il découvre dans ce maître une nécessité : un point inviolable du monde, un endroit où leurs volontés n’a aucun influence. De ce point, ils peuvent développer un dogme, re-créer le monde. Découlant de cette idée, ils construisent le monde en s’appuyant sur cette nécessité. Ainsi naissent les idéologies, les logiques d’une idée. Le monde qui les entoure devient nécessaire et ils peuvent bâtir un dogme. Ce dogme décrit une conduite vertueuse qui consiste à accepter le monde tel qu’il est décrit par l’idéologie. Or cette conduite vertueuse sauve l’homme de sa responsabilité puisque s’ils s’y conforment alors les malheurs qui les accableront seront les fruits de la nécessité sur lequel ils n’ont pas d’influences. Nietzsche avait tort la religion ne créait pas la responsabilité, elle vise à la supprimer. Croire en une nécessité nous protège de la responsabilité. L’homme espère trouver dans ce maître la fin de ses malheurs, ils espèrent supprimer sa responsabilité. Et pourtant malgré cette servilité volontaire, nous restons libre de mourir et le monde n’en est pas moins empli de larmes.


L’homme est condamné au désespoir : la condamnation à cette maladie mortelle date d’avant notre naissance et survivra à notre mort à tous. Le Styx charrie chaque jour une légion de cadavre où chaque macabre soldat est complice du crime de l’humanité : être libre. La liberté nous offre les pires tourments : celui de devoir accepter le monde et son lot de corps sans vie; mais les plaisirs et les joies infinis que nous réservent cet ambiguë donatrice nécessitent que nous osions regarder et assumer cette lancinante vérité.

lundi 13 septembre 2010

L'oubli, Homère et les Hommes.

Ainsi des hommes : une génération née à l’instant où l’autre s’efface. ( L’Iliade, Homère )


La mort est le lot de tous les hommes : malgré des tentatives désespérés, le noir trépas nous emporte toujours sur les rives du Styx. Pourtant, l'homme n'a pas pu se résoudre à cette fatalité qu'il combat avec véhémence depuis des lustres ancestraux. Les mythes et les religions créèrent des paradis, des vies après la mort où l'homme survit à sa propre fin. Cette tentative de survit semble atteindre la mort dans toutes ses conséquences: ainsi, l'homme se bat-il aussi contre l'oubli, la seconde peau du sombre Thanatos. Car l'homme est bel et bien condamnée à mourir deux fois : quand tous ceux qui l'ont connu, id est deux ou trois générations après la sienne, ont eux aussi été emporté par les déesses du funeste voyage, l'homme disparait dans la masse des hommes qui ont parcouru la terre et qui aujourd'hui ne sont plus q'une masse morte de chair pourrie.

Alors l'homme s'agite : il fait des enfants, recherche ses origines dans l'espoir de continuer d'exister en tant qu'ascendance ou descendance d'hommes qui ne lui doivent rien. La passion de la généalogie actuelle trouve l'une dans ces causes dans cette volonté d'exister par rapport à d'autres en dehors du temps et de nier ses outrages. Tout cela n'est qu'agitation. Même en admettant que ses descendants s'intéressent à leurs origines, saisis eux aussi par l'effroi de l'oubli, il ne sera qu'un noeud dans un fragile arbre. Il sombrera tout de même dans l'oubli seul son nom survivra. Pire que la mort de l'oubli, voici que l'homme resterait sur terre, il ne serait qu'un nom, un fantôme incapable d'exister ou d'agir et qui continuerait d'exister sans n'être rien d'autre qu'un vide fini. Ne vaut-il pas mieux sombrer dans l'oubli que d'essayer en vain de s'agiter et de conserver une illusoire existence ? Je hais celui qui refusant sa mort, s'agite pour survivre.

Car l'homme peut survivre mais au lieu de s'agiter, il doit agir. Le divin Achille a eu ce choix : les oracles dès sa naissance le prévinrent qu'il pourrait choisir de s'agiter, de fonder une famille et de disparaître quand les enfants de ses enfants auront eux aussi disparu ou au contraire d'agir, de mourir contre les dompteur de cavales, les illustres Troyens sans descendance mais de voir sa gloire survivre aux outrages de Chronos le fourbe. Le Péleide choisit la gloire et la mort et nous nous souvenons de ces exploits. Ceux sont eux, les Immortels : ceux dont la volonté outrepasse le confort et la sérénité pour sombrer dans la recherche effrénée de leurs gloires. Ils ont repoussés l'idée de n'être qu'un parmi tant d'autres et ont vécu leurs vies en tant qu'individualité. La généalogie individualise le nom et le protège du temps, l'action individualise l'homme et le protège de la mort.

Pourtant, il ne suffit pas de vouloir pour se protéger de l'oubli, il faut être aussi l'égal de l'homme aux pieds ailés, il faut avoir des talents immenses, du génie et chercher à créer à partir d'eux une action. L'action se différence de l'agitation par son caractère unique : on peut s'agiter de la même façon pendant une éternité mais l'on ne peut agir qu'à un seul instant. Le génie que la volonté pousse est capable de cette acte original et c'est pour cela que l'on se souviendra de lui.

Quand je vois cette myriade de personnes que notre siècle produit à la recherche d'une gloire éphémère, je souris. Elles auront sans doute leurs quart d'heure de gloire mais n'ayant aucun génie particulier, elles s'agiteront et elles plongeront bien vite dans l'oubli. Seul les génies sont condamnés à l'immortalité : Mozart, Homère, Achille ou César nous nous souviendrons de votre vie car vous avez agit alors que nous nous sombrerons dans l'oubli car nous n'avons su que nous agiter.

Nous autre, Mortels, sommes condamnés à l'angoisse de l'oubli et je regarde mourir ces temps mortels auquel aucun homme ne survivra car nous nous agitons sans arrêt et n'agissons jamais. N'allons pas croire qu'il s'agit là de la preuve d'une dégradation de l'humanité : bien des siècles n'ont laissés que des ruines Seuls quelques siècles ont laissés un phare encore en état.


Les générations effacent les précédents : mais est-ce un mal ? Devons-nous conserver le souvenir de notre médiocrité ? Ne devons-nous pas accepter de sombrer dans le sombre oubli et de ne garder que le souvenir de l'exceptionnel ? La génération qui née efface celle qui la précède mais parfois, un homme dépassera cette fatalité : celui-ci est le véritable Héros, l'Homme.

mercredi 18 août 2010

Kessel and Co

Le hasard fait décidément bien les choses : il m'a amené à lire trois livres dans un temps restreint dont l'unité si elle ne saute pas aux yeux, saute à l'âme du lecteur et dont le lecteur que je suis, a extrait une douce mélancolie et une profonde joie. Mais essayons d'ordonner notre propos. Les livres dont je parle sont Le Jour se lève aussi de Ernest Hemingway, Les Neiges du Kilimanjaro ( et quelques autres nouvelles qu'il serait ardu de lister ici tant Les Neiges représent à la perfection l'ensemble de l'œuvre ) du même auteur et Le Lion de Kessel. Plusieurs remarques laminaires ( j'essaye de structurer mon propos afin de ne pas m'égarer, tant lorsque j'évoque ces livres, mon inclinaison naturelle me pousse à déblatérer dans tous les sens, tant la richesse de la sensation qu'éprouve le lecteur en les lisant, est importante. Alors cher Lecteur, excuse ma maladresse et ma lourdeur : « l'enfer est pavé de bonnes intentions » aurait dit Dante qui pourtant ne travaillait pas aux Ponts et Chaussées. ). D'abord, entre le Lion et les Neiges, Les Frères Karamazov de Dostovieski s'est glissé. Ce livre est sans doute l'antithèse des trois autres et je m'en servirai pour souligner l'originalité des trois œuvres. Ensuite, ces quatre livres sont des « Classiques ». Ils appartiennent à une étrange catégorie de livres : d'une part, il est de bon ton de les avoir lu dans sa jeunesse car ils sont le socle de toutes éducations classiques et d'autre part, il est du plus mauvais effet de les lire car ceux ne sont pas des lectures « sérieuses ». Personnellement, je ne les avait jamais lu mais ne nous leurrons pas : la vie de l'Homme est trop courte pour tout lire et à mon grand regret, il existe une infinité de livre que l'on souhaiterait lire mais qui hélas, dans la succession de nos lectures ne trouvent jamais leur place et qui lorsqu'on les aperçoit dans les rayonnages d'une librairie nous attirent comme un monde inconnu que l'on espère un jour atteindre mais qui semble se dérober continuellement sous nos pas. Tel la tortue d'Achille. ( je renvoi pour expliciter ce sentiment à l'incipit de Si par une nuit d'hiver, un voyageur d'Italo Calvino). Personnellement, je me désespère tant L'Homme qui rit et Le Procès semblent vouloir me narguer du haut des étagères des libraires. Enfin, les sentiments que j'ai pu éprouver à la lecture de ces livres est, sans aucun doute, lié au fait que j'ai pu les lire dans l'édition des Livres de Poches, non l'édition moderne mais celle que tous ceux qui comme moi empruntent allégrement dans la bibliothèque de leurs parents connaissent, celle où les couleurs vives se mélangent aux couleurs les plus sombres sur la couverture où il n'y a pas de résumé sur le quatrième de couverture où les pages sont jaunâtres et ont une odeur très caractéristique où le titre sur le dos du livre est écrit en noir dans une forme entre le rectangle et l'ovale dont la couleur rappelle les dominantes des coloris de la couverture. Bref, dans cette édition de poche qui provoque instantanément une mélancolie soudaine et incontrôlée.

Ces remarques faîtes, rentrons dans le vif du sujet. Qu'est-ce qui unit ces trois livres face au pavé de Dostoïevski ? Le Soleil, la brièveté et intériorité. La trinité livresque que je décrit à en effet pour premier point commun de se passer au soleil, cet élément y joue un rôle prépondérant. Remarquons en effet, que toutes les actions, toutes les vérités sont professés au soleil. Par exemple, dans Le Lion, la première scène se déroule dans la brumeuse aube mais le spectacle des animaux buvant dans l'abreuvoir ne prendra toute sa majesté que quand le soleil aura dépassé le Kilimandjaro et illuminera la scène de ses rayons. Ensuite, il s'agit de livres brefs ( l'un d'entre eux étant même une nouvelle ) contrairement au Dostoïevski qui est un livre, dans la pure tradition russe aussi majestueux qu'imposant. Mais ce qui unit profondément ces trois livres c'est l'intériorité qui y est mis en scène. Je m'explique. Ces trois livres décrivent les sentiments d'un personnage : ils sont à la première personne ( mise à part certaines nouvelles des Neiges mais dans ce cas le narrateur ne décrit que les sentiments du personnage principal, en tant que narrateur subjectif , il y a très peu de personnage ( deux dans Les Neiges du Kilimandjaro, quatre dans Le Lion, six ou sept dans Le Jour se lève aussi ). Ces trois éléments unifiants permettent aux livres de devenir les livres du désespoir interne : ils décrivent comment les héros se sentent exclus du monde qui les entoure ( rien ne sert de démontrer cette affirmation : qui a lu ces livres avec l'âme d'un enfant ne peut que la ressentir ), et le Soleil a pour fonction de mettre en valeur ce désespoir. Le désespoir interne trouve en effet, toute sa profondeur le jour car à ce moment de la journée, on se doit en théorie d'être parfaitement intégré au monde. Au contraire, Dostoïevski narre le désespoir externe de chacun de ces personnages, ils montrent la tristesse de leurs rapports ( ce qui explique le besoin d'avoir une multitude de personnage afin de montrer comment chacun de ces rapports est la source d'un désespoir alors que nos auteurs de l'intériorité ont besoin d'un nombre minimal de personnages pour ne pas perdre l'aspect intérieur de leurs descriptions. ) et l'incompréhension qui existe entre eux ( l'exemple le plus frappant étant la scène de l'interrogatoire de Dimitri Karamazov ). Dostoïevski s'oppose à Hemingway et Kessel dans la mesure où les uns décrivent comment un homme peut être désespéré dans son rapport au monde alors que l'autre décrit comment le monde peut être désespéré.

Cher lecteur, je ne continuerai pas mon explication. D'abord parce que je me rend compte de son simplicité, de sa futilité et de sa lourdeur et ensuite, parce que je sais que celui qui a lu ces livres comprend parfaitement ce qu'il exprime : ici mon explication devient inutile car entre lecteurs, il n'est pas besoin de mots pour décrire la magie de tels livres.

lundi 26 juillet 2010

Fantaisie amoureuse

Le souvenir rassasie mieux que toute réalité et il est empreint d'une sérénité qu'aucune réalité ne possède. Un événement dont on se souvient est déjà entré dans l'éternité et ne présente plus aucun intérêt temporel. ( Soren Kierkegaard, Diapsalmata )



Amour et désir se distinguent par leur généalogie. Alors que le désir est le fils de l'instant et de la matière, l'amour est la fille du souvenir et de l'éternité. Le désir ne s'occupe que du corps matériel de l'Autre et en tant que tel ne peut exister qu'au présent car la matière n'a pas de durée. Au contraire, l'amour germe dans le souvenir et éclot hors du temps, dans l'éternité.


L'Amour commence toujours par un détail remarqué sur l'Autre ( est-ce son regard, ses jambes, une parole ou une attitude ? Cela n'a aucune importance. ) nous incitant à croire que l'ennui ne saurait exister avec lui. L'ennui est le mal de celui qui vit dans le temps, laissant peser sur lui les contraintes de la temporalité que sont la raison ou encore, la responsabilité. L'amour et le désir en sont les meilleurs remèdes car ils conduisent à abolir le temps en se plongeant soit dans l'Éternité soit dans l'instant. Ce détail va être la première de l'édifice amoureux : on le bâtira pierre après pierre après chaque nouvelle rencontre avec l'Autre. Cette édification ne peut se faire qu'après coup car l'instant n'est pas propice à une construction. Il faut du recul et du temps à l'architecte pour bâtir une maison, il faut aussi du recul et du temps à l'amoureux. « La première période de l'amour est tout de même la plus belle, car de chaque rencontre, de chaque regard, on rapporte quelque nouvelle raison de se réjouir ». ( Soren Kierkegaard, Diapsalmata ).


Cette accumulation de souvenir va permettre de bâtir un Être, ayant sa propre cohérence et sa propre existence. Notre corps ne sera plus le seul vecteur de notre perception de l'Autre, notre esprit va être amené à faire vivre l'Autre en lui. Progressivement, l'Autre va cesser d'être simple matérialité et devient éternité. Car de la même façon que notre Être ne dépend pas de la matière ( au contraire même ), l'Être de l'Autre n'en dépend plus et possède une existence à part entière à nos cotés dans l'infini de notre Être. Aimer c'est amener l'autre à se transcender en nous pour le conduire à notre propre transparence. Aimer est ainsi, laisser l'autre plonger en nous et l'accueillir dans notre Éternité.


L'Homme désire au présent et aime dans l'Eternité : ceux sont les deux facettes de notre rapport à l'Autre et d'une façon générale, ceux sont les deux facettes de notre rapport au monde. L'amour et le désir sont des actes métaphysiques car ils mettent en valeur la dialectique de l'être : la tentative de synthèse qui existe en lui pour concilier matière et Éternité, fini et infini. Cette dialectique amène un choix : l'Homme choisit-il de se consacrer à l'Instant et de ne faire que désirer des corps dans une pure matérialité ( le personnage de Don Juan ou de Johannès en sont les plus amples expressions ), de se consacrer à l'Éternité et de ne faire qu'aimer un esprit* dans une pure spiritualité ( on trouve ici l'image du moine ou de l'ermite qui ne se consacre qu'à l'amour de Dieu ) .


Cependant, ne tombons pas dans l'excès inverse. Lorsque l'on aime nous ne faisons pas qu'aimer un esprit, il existe aussi et elle est primordiale, une partie charnelle et physique. La sexualité fait aussi partout de l'amour et y occupe une place centrale. Pour dépasser cette contradiction, il faut faire une remarque : d'abord, il faut souligner qu'il y a une différence entre une sexualité amoureuse et une sexualité jouissive. Dans le second cas, l'on possède le corps de l'Autre mais l'on pourrait posséder n'importe qu'elle autre corps. Une sexualité amoureuse suppose au contraire qu'à l'instant où l'on possède le corps de l'Autre alors l'on ne pourrait posséder aucun autre corps. L'Être est fait de chair et d'esprit mais ceux ne sont pas deux parties distinctes. Le désir et l'amour ne sont pas inconciliables et se marient même plutôt agréablement !


Une autre erreur serait de croire que l'on ne peut aimer qu'un être durant une vie . Au contraire, la passion amoureuse suppose que l'on aime un Être. Or cet être peut changer et l'on peut ainsi cesser de l'aimer. Si l'être aimé venait à disparaître alors l'amour cesse et nous nous retrouvons seul dans notre solitude. L'erreur serait de croire d'une part que l'on ne peut aimer qu'une fois et d'autre part que l'on devrait faire le deuil d'une relation. Les regrets, la nostalgie sont une aberration car elle suppose la création d'une temporalité dans la relation amoureuse : aimer est un acte éternel et non, immortel. L'amour est une parenthèse hors du temps : si l'être aimé change, la passion amoureuse cesse et le temps reprend ses droits. Quand l'Autre change, l'Amour n'est plus et il est oublié. Ainsi le vent jonche-t'il la terre de feuilles mortes sans que l'on n'y puisse rien ni y prêtions attention.

Aimer deux personnes en deux semaines n'est pas impossible et même logique. Si l'on a aimé passionnément un Être comme peut-on supporter qu'il change* ? Le nouvel Être qui sort de ce changement ne peut apporter que mépris et est oublié au plus vite car il n'est plus rien pour nous, il n'a plus aucun droit sur nous


Une dernière remarque s'impose. L'amour ne supporte pas la raison. Lorsque le sage murmure « j'ai trop aimé », le fou lui clame : « alors tu n'as pas aimé ». La sagesse suppose d'être raisonnable, d'être éthique et donc, d'être dans le temps, ce que refuse l'amour. La sagesse suppose que l'on doit aimer une personne et la supporter toute sa vie : l'amour refuse un tel vocabulaire. « [la sagesse ] re-commande de faire le moins de bruit possible, de vivre le moins possible, de se laisser oublier. » ( Sartre, La Nausée ) alors qu'au contraire, l'amour ne saurait vivre sans la clameur, sans la vitalité ou le souvenir !

La sagesse postule des bornes à l'amour, ce qu'il ne saurait supporter. « Qu'aime l'amour ? L'Infinité – que craint l'amour? Des bornes » ( Kierkegaard, Le Journal du Séducteur )

* Nous appelons ici changement un changement qui ne serait pas dans la ligne directrice de l'Être que nous aimons, un changement radical que l'on peut ne pas accepter.

Réponse à un autoritaire



Liberté et bonheur sont-ils conciliables ? L'homme peut-il vivre heureux en étant libre ? Une première remarque s'impose. Si nous ouvrons ce débat, c'est que nous admettons la liberté humaine ou du moins, une illusion de liberté. En effet, il ne s'agit pas ici de savoir si l'homme est métaphysiquement libre. La controverse ne saurait porter sur la liberté métaphysique mais sur la liberté politique ( ces deux questions ne sont certes pas détachées mais elles méritent des traitements séparés ).

La liberté politique peut être envisagé dans une approche classique comme étant la marge de liberté accordée par la polis à l'individu. Le problème est de savoir si les hommes politiquement libres seraient heureux dans la société ainsi faite. De cette définition, deux conceptions s'opposent : une position « libérale » fondée sur un optimiste anthropologique considère que les Hommes libres créeraient une société harmonieuse et une position « autoritaire » qui étant fondée sur un pessimiste anthropologique soutient que les Hommes ne sauraient vivre ensemble sans une autorité pour lui montrer le chemin. Deux nouvelles remarques sont ici nécessaires : d'abord liberté politique et économique ne sont pas forcément liées ( la Chine le démontre très bien à l'heure actuelle ); ensuite, admettre l'une ou l'autre de ces positions ne résout pas le problème puisqu'il existe à l'intérieur de ces conceptions des dissensions quant aux modalités d'exécution de la société envisagée ( par exemple, dans la visée autoritaire, d'où vient l'autorité ? Quelle est sa légitimité ? )


A mes yeux, ces deux conceptions sont dans le faux. Ou pour être exacte, elles ne se posent pas une question primordiale et y répondent deux façon instinctives. Ces deux positions partent du principe que l'Homme est un animal politique et qu'il ne peut trouver son bonheur que dans la société. Partant de ce postulat, elles cherchent logiquement la meilleure organisation de la société et finalement, ne s'opposent que sur des détails. Il existe donc une suma divisio entre une pensée de l'Homme politique et une pensée de l'Homme a-politique. L'opposition libéral/autoritaire n'est donc qu'une infime variation de la pensée politique.


Cher lecteur, tu auras, je pense compris, que je crois au contraire que l'homme n'est pas par nature un animal politique. Il existe une part importante, voire majoritaire de la population qui ne se soucie pas de la vie politique. Il ne s'y intéresse soit parce qu'il se contente de vivre dans l'instant sans se soucier des autres, soit parce qu'ils ont choisi de vivre hors du monde, soit parce qu'ils sont trop inertes et que cette inertie les empêche de se confronter aux autres ( ces individus sont ceux qui traverseront la vie en ayant les mêmes opinions que leurs parents ou à défauts, celle de leurs groupes sociologiques. Bref, ceux sont des moutons et en tant que tels, ils ne sont pas politisés). Que vous installiez un régime autoritaire ou libérale, cela ne changera rien. C'est eux qui ont formé la majorité de la population française n'ayant ni collaboré ni résisté. C'est eux qui a chaque élections votent pour le candidat de droite ou de gauche parce qu'ils ont toujours voté ainsi. Ils sont la force d'inertie de la société et en tant que tels profondément conservateurs. Leur mœurs ne sont influencées par la loi que pour les petites choses. Les mœurs politiques d'un peuple connaissent au contraire une évolution si lente et si inexorable que l'Etat n'y peut rien. Il ne peut qu'accélérer ou ralentir l'évolution.


Ces individus a-politiques ne sont pas touchés par notre débat libéral/autoritaire car que vous infléchissiez ou relâchiez les lois, cela ne changera pas leur comportement. Et puisqu'ils représentent la majorité de la population une évidence nous touche de fait : le débat sur la liberté politique est une illusion. En effet, il ne concerne qu'une minorité de la population et cette minorité pense. En pensant, elle sait qu'elle peut se conforter aux lois, ou les influer ou les oublier. Bref, elle est au-dessus des lois dans la mesure où elle choisit son rapport avec elle. Ce n'est pas la société qui lui impose le respect des lois mais le choix de ses membres.


Le débat entre libéraux et autoritaire n'a pas de sens. En effet, l'État n'a un rôle que pour les petites choses ( limités la vitesse sur les routes, lever les impôts,.. ). Toutes choses essentielles pour la vie quotidienne mais sans importance sur le long terme. Les décisions fondamentales sont prises par le peuple, masse dont l'inertie fait qu'elle évolue lentement et inexorablement malgré les efforts de l'État. L'esprit d'un peuple vue par Montesquieu n'est pas une aberration : il y a une tendance de fonds dans un peuple que l'État ne saurait contenir, il peut au maximum en retarder l'évolution.


Liberté politique et bonheur sont donc deux choses déconnectés. L'homme peut être heureux dans un régime autoritaire ou libéral car de toute façon, il s'en moque, il est bien trop individualiste.

mardi 20 juillet 2010

Je souhaiterais simplement glisser quelques idées, quelques fulgurances peut-être, concernant un des thèmes qui m'est très cher : la liberté. La liberté et son inutilité, ou la quête d'un graal que je trouve absurde. Un progrès que nous payons chaque jour, devant les déboires de notre société.
La liberté. J'oublie un instant la conception causa sui de la liberté, pour me concentrer dans un premier temps sur ses aspects anthropologiques, et sur la liberté politique, et déverser toute ma bile contre ces libertaires que j'exècre, ces bien-pensants qui critiquent la Chine, ces personnages politiques à vomir qui crachent sur l'URSS. Que dire. Il y a encore tout à dire.
La jeunesse ne rime pas toujours avec la révolte, ou plutôt, un âge encore peu mûr n’est pas toujours synonyme d’envie de liberté, de progrès, comme si le simple fait de prononcer ce mot devenu sacré d’ « avancée » suffisait à déclencher dans le Moi freudien des élans incontrôlés.
Liberté. L’homme a bien trop confiance en lui-même, ou alors il pêche par orgueil, pour estimer que chacun d’entre nous doit avoir sa part de liberté. La liberté est devenue un combat de tous les jours, comme si 1789 était le début de tout, le Verbe, comme s’il fallait reproduire ad libitum une bataille qui a déjà eu lieu. La France pays de liberté, pays des droits de l’homme. Au nom de ces concepts c’est le principe même du « vivre ensemble » qui est condamné. Les hommes ne savent pas se servir de la liberté. Les hommes sont incapables de survivre sans un Etat fort. Il serait vain de tenter de démontrer cette dernière proposition en seulement une page d’écriture dénonciatrice, mais schématiquement, il est possible de mettre en lumière de nombreux aspects de la question. L’homme est sans doute le zoon politikon d’Aristote. L’homme ne peut certainement pas vivre sans autrui, et l’autre, c’est moi, aura-t-on dit. Néanmoins, est-il capable de vivre « en liberté » ? N’est-ce pas plus lâche de donner à l’homme des droits qu’il s’empressera d’utiliser sans réfléchir, plutôt que de le restreindre en vue du bien commun ? Car c’est traditionnellement le bien commun qui est visé à travers la vie en société.
Les exemples d’Etats autoritaires ne font jamais long feu, hélas, sans doute parce qu’ils n’ont pas vocation à durer, parce que la nature humaine a soif de liberté, ou plutôt, parce que l’Occident, les Etats-Unis, offrent un modèle de réussite apparente, un pays de Cocagne qui se matérialise. Comment blâmer des populations qui entrevoient un fac-similé de vie plus douce de l’autre côté de la frontière ?
Nous entretenons l’idée que le modèle capitaliste est le plus à même de répondre aux besoins des hommes, et, de même, nos pays légitiment peu à peu le droit d’ingérence, (théorisé par Revel) le droit d’aller imposer à l’autre, chez l’autre des pratiques, des idées qui ne sont pas issues de sa tradition, de violer le principe de souverainté des Etats, au nom de la « liberté », officiellement en tout cas. C’est d’une absurdité et d’une hypocrisie sans nom. C’est instituer une échelle de valeurs au sein des régimes et des modes de gouvernance, c’est considérer qu’une hiérarchie des façons des gouverner un pays a émergé depuis que « la liberté » règne en maîtresse sur les pays occidentaux. C’est ne pas respecter le cheminement de chaque peuple, son histoire, son fonctionnement. D’aucuns diront qu’il est criminel de laisser mourir de faim un peuple à cause de son chef d’Etat véreux. C’est l’exemple type. Certes. Comment décemment affirmer le contraire. Cependant les ONG sont là pour pallier ce type de problèmes. C’est exactement ici que le bât blesse. Il est tout aussi criminel que ce soit un Etat qui officie au nom de la liberté et des droits de l’homme DANS un autre Etat. Il me semble opportun de citer simplement le titre d’un livre d’Immanuel Wallerstein :L'universalisme européen : de la colonisation au droit d'ingérence.
Ne pourrait-on pas avancer l’idée que le droit d’ingérence est une forme de colonisation ?

Mais je m’égare. La liberté politique est sans conteste un cadeau empoisonné, une porte vers plus d’inégalité, on conditionne les individus de telle manière qu’ils soient persuadés que la liberté est la clé de voute du bonheur terrestre. C’est une des perversions de notre temps, c’est quelque chose qui me déchire le cœur. Je crois sincèrement qu’une restriction des libertés, sans doute pas totale serait un moyen sûr de régler de nombreux problèmes. Cependant il est impossible de faire machine arrière. Et ce genre de discours est vite qualifié de fascisant, rappelons simplement ici les travaux d’Adorno sur les « personnalités autoritaires », travaux intéressants mais qui ont eu le malheur d’être galvaudés. On fait de l’autoritarisme la bête noire de notre société. Pourtant parfois, la liberté n’est-elle pas la porte vers un inconnu qui dépasse l’homme, qui le pousse à agir de manière incohérente ? Ne gagnerait-il pas à se voir imposer certaines règles, définies selon des critères encore inconnus (c’est ici la faiblesse de la théorie que je défends !), mais qui lui apporteraient une forme de cadre ? La vraie liberté n’est-elle pas, en reprenant la forme de la conviction rousseauiste sans en puiser la substance, de savoir obéir ?

Maintenant, il convient de continuer une réflexion sur la liberté en abordant ce thème d’une manière plus philosophique.
La liberté ? Peut-on dire qu’elle existe vraiment ? Comment affirmer, que l’individu est pleinement libre, comme l’on fait les existentialistes ? En le clamant haut et fort, c’est une nouvelle forme de théologie qui se crée. Ne serait-donc pas proclamer une deuxième fois « credo quia absurdum ? »
Ici il serait bon de se pencher sur le célébrissime texte de Nietzsche dans lequel il déclare avec vigueur que la liberté n’existe pas : elle serait la création des théologiens, la pierre de touche de ceux qui veulent punir, la raison d’être de la responsabilité. Bien sûr, Nietzsche critique peut-être de façon trop véhémente les théologiens, et il a fondamentalement tort lorsqu’il accuse les hommes d’Eglise d’avoir inventé la liberté. Non je crois que c’est l’homme sans attribut, l’homme brut qui a créé la liberté. Peu importe son étiquette : croyant, philosophe, politique. La liberté est nécessaire à notre société. Sans liberté, toutes nos valeurs s’effondrent, tout notre système s’annihile de lui-même. La liberté d’être causa sui s’évanouit. Il est alors facile, rassurant, de croire en une forme de liberté ! Si l’on venait à prouver que l’homme n’est philosophiquement pas libre, que se passerait-il ? Nietzsche était bien trop optimiste quand il disait qu’après l’affirmation du nihilisme des valeurs, ressortirait grandi l’homme créateur. Non, le chaos nous guettera sans doute, parce que l’homme aura peur. Ce n’est pas à cause de la découverte de sa liberté que l’homme a peur, mais bien plutôt l’inverse. Kierkeagaard s'est trompé. L'homme a peur de mettre à mal sa liberté. Il ne peut, à l’heure actuelle, avancer sans ce concept. Liberté synonyme de qualité d’homme chez Rousseau, liberté comme POSTULAT ( !) de la raison pratique chez Kant, liberté comme reflet de la totalité de notre vie selon Bergson.
Il faudrait que l’homme sorte du carcan libertaire, et Nietzsche l’y invite. Seulement, comme toute prise de conscience, elle ne se fera pas sans douleur. Le Surhomme est sans doute inaccessible.